« Les affamés » de Silène Edgar

Titre : Les affamés

Auteur : Silène Edgard

Langue : Français – Langue originale : Française

Format : Papier – Lu en grand format

Publié le 8 mai 2019 chez J’ai lu collection Nouveaux Millénaires

ISBN  : 978-2-290-16399-3 ; Prix : 18€ ; Nombre de pages : 256

Image de couverture : Création Studio J’ai lu

Lectorat : Adultes

Genre : Roman – Dystopie

Tome unique

Page du livre sur le site de l’éditeur ICI


Citation :

« La révolution verte avait remis tout le monde à niveau : plus de très riches, plus de très pauvres. Des salaires décents, la santé, la justice, l’éducation pour tous. Ils avaient renoué avec les idéaux du Conseil national de la résistance au sortir de la Seconde Guerre mondiale. Dix ans de paix sociale retrouvée. Enfin presque. Les milices de fachos provoquaient toujours des affrontements, mais ça restait circonscrit. Et puis. Le Parti de la Santé. La mise en place du statut d’Utilité, de un à cinq selon l’importance de l’emploi pour la société. L’argent remplacé par les crédits. Les crédits indexés sur le bulletin de santé. Les moins Utiles ne peuvent pas se permettre d’avoir une mauvaise santé sans perdre leurs avoirs, alors ils mangent des légumes à l’eau. Malgré cela, ils ne peuvent pas se payer les meilleurs soins, donc ils sont malades quand même, et ils ont encore moins d’avoirs. Un cercle vicieux. Les plus Utiles n’en ont rien à foutre et se gavent. Il peuvent se payer un fort taux de cholestérol, des artères bouchées, des foies cirrhosés, les séquelles inévitables de leur vie de riches profiteurs. En quelques années, les inégalités sont revenues entre ceux qui profitent et ceux qui rament, comme toujours.
Il y a eu des mouvements, mais ils ont été réprimés dans le sang. Le sang de Hugues. »

– Pages 92-93, chapitre « Scènes ».


Résumé de l’éditeur :

« Auteur à succès, Charles noie son ennui dans l’alcool, le tabac, la bonne chère et les conquêtes faciles. Un style de vie proscrit depuis que les Lois de la Santé ont mis le pays au régime sec : travail et nourriture saine pour tous, sport obligatoire et interdiction formelle de nuire à sa santé. Mais Charles est adulé par les foules, alors on le laisse faire… jusqu’au jour où un politicien aux dents longues décide de censurer la production littéraire. Commence alors pour l’écrivain une descente aux enfers qui lui donnera à voir l’envers du décor de cette société prétendument idéale. »


Petit mot avant-garde :

L’achat de ce livre résulte de la première édition du festival Hypermondes situé à Mérignac à côté de Bordeaux. Je connaissais peu Silène Edgard, lui ayant acheté 14-14, co-écrit avec Paul Beorn, aux Imaginales en 2018. Aux Hypermondes, je suis tombée sur Les affamés, livre que je ne connaissais pas du tout. J’ai lu en diagonale le résumé, et voilà que le livre était acheté. L’autrice étant arrivée à son stand quelques minutes plus tard,  je suis allée réclamer une dédicace. De là, Silène Edgar me demande ma profession pour savoir si je serais une Utile ou Inutile dans son roman. La question n’a pas trouvé de réponse et je ne l’ai pas vraiment. Peut-être une classe un ? J’ai plus l’idée de ce que j’ai envie d’être.
Je lui dis que je ne lirai pas le livre de suite, étant donné que j’en avais déjà un en cours, que je lis super, super lentement, et que j’en ai des centaines chez moi qui m’attendent patiemment. Après ça, je finis très vite mon roman en cours et je me lance dans Les affamés, ma curiosité ayant remporté son concours avec ma longue PAL. Et puis, je savais que je revoyais l’autrice aux Imaginales deux semaines plus tard, je voulais donc en parler avec elle.


Ma chronique :

Quand j’ai commencé Les affamés, j’ai remarqué qu’il y avait quelque chose de différent par rapport à tous les autres livres que j’avais lu. J’ai cherché durant deux ou trois chapitres afin de comprendre ce que c’était. Quand j’ai enfin compris, j’étais vraiment étonnée. C’était inédit pour moi. Dans sa façon d’écrire, dans la façon dont Silène Edgar présente Charles, le personnage principal, ou plutôt dans la façon dont elle nous fait vivre son histoire, elle casse ce quatrième mur qu’on a l’habitude de voir dans les films. Sauf que là, c’est dans un livre qui est écrit à la troisième personne. L’impression qui en ressort est que c’est une écriture à la première personne. Je ne sais pas du tout comment ça s’appelle pour un livre, je ne sais pas du tout si ça existe déjà, en tout cas elle l’a fait et elle a réussi.
On trouve cette cassation dès les premières lignes, quand Charles est sûr de lui : il montre sa présence, sa prestance et son charisme. Puis, au fur et à mesure que l’histoire avance, on est plus dans un style que je qualifierais d’habituel. On y remarque le manque de confiance de Charles ; il est en retrait total, son assurance se désagrège, son monde s’évanouit, sa vie s’effondre. À un moment, on le retrouve avec sa façon subtile de s’adresser à nous. Mais juste un peu, pour croire… Je me suis vue à plusieurs reprises à chercher ces moments dans le livre, étant presque en manque. J’avais beau avoir mis du temps à m’y habituer, je n’en étais aucunement dérangée car j’ai trouvé que c’était intéressant et intelligent. Et tout était devenu fluide.
Il y a un autre élément qu’on remarque immédiatement et que j’ai beaucoup aimé. À une époque, presque tous les romans qui sortaient avaient un titre pour chaque chapitre. Ils étaient lourds et un peu contraignants, comme si certains auteurs s’obligeaient à en mettre même si ça n’avait aucune utilité. Puis, c’est passé de mode et les titres ont été rémplacés par les numéros. Ici, l’autrice revient à l’ancienne méthode. Des titres à chaque chapitre. Mais pas des mots lançés à la va-vite, parfois même des phrases. Ils réprésentent bien ce qui suit et ce sont tous des éléments clefs de l’histoire. Il est important de les prendre en compte pendant la lecture, car ils apportent à chaque fois quelque chose en plus. Je trouve que c’est souvent une satire à la politique en cours dans le roman.

Les affamés, pourquoi Les affamés ? Depuis que j’ai fini le livre, cette question me turlupine. Même si la réponse est assez évidente, elle reste suffisamment complexe pour que je me la pose un moment. Je vois à la fois aucune, mais aussi beaucoup de raisons de choisir ce titre. Pour ce qui est d’aucune raison, ce serait de prendre le titre pour ce qu’il est vraiment : les gens ne mangent pas assez. À contrario, pour beaucoup de raisons on peut comprendre que les gens sont des affamés car certains profitent énormément des avantages de leurs classes : ils en veulent toujours plus. Plus de nourriture, de vêtements, d’alcools, de cigarettes, de fêtes, de mondanités, de ragots, de technologies, etc. C’est un contraste où l’idée de faim est la même des deux côtés mais avec des priorités et des besoins différents.
Les affamés, c’est aussi une faim de pouvoir. Cela, on le retrouve dans l’image de couverture. L’homme sur celle-ci a sur la bouche un ruban rouge, signe que le pouvoir, les politiques, l’empêchent de parler. Lui bloque sa voix. Il est muselé. Il me plaît de me dire que le ruban était blanc avant, à une époque plus sereine, juste après la révolution verte. Maintenant il est rouge, mais surtout sanglant, symbole d’une souffrance supplémentaire. Le personnage n’a aussi pas d’yeux. Est-il vraiment aveugle ou est-ce plutôt une métaphore liée à ce ruban rouge. Les riches sont aveugles à la pauvreté qui les entoure, grâce ou plutôt à cause de la politique en cours.
Bien sûr, je ne me suis pas fait ces réflexions avant d’avoir lu le livre. C’est une des choses que je préfère dans la lecture d’un roman : découvrir la signification cachée d’un titre et d’une couverture. Pour moi, c’est comme ça qu’une couverture est réussie, elle n’est pas nunuche et inutile, elle est recherchée et travaillée. Elle n’est plus juste là pour faire jolie mais elle a elle aussi son travail à faire dans l’histoire. Et pour le coup, elle est vraiment Utile.

Et justement, cette couverture avec ce ruban sanglant et ce bas de page déchiré amène à l’histoire principale du livre : la politique, la censure. En effet, on suit le personnage principal dans sa vie monotone d’Utile classe 5, la plus haute caste de cette société. Il est écrivain, le numéro 1 en France. Cependant, Charles écrit des livres qui ne correspondent pas aux attentes des politiques, ses personnages sont trop drogués, alcoolisés et/ou encore accros au sexe ; ils adorent les clopes et la malbouffe. Alors on lui demande d’adapter son prochain roman qui doit être parfait et qui doit strictement suivre les Lois de la Santé. Sans quoi Charles se verra déclassé et perdra tous ses crédits illimités. Tout simplement, il perdra sa vie telle qu’il la connaît depuis des années. D’affamé d’alcool et de clopes, il passera a affamé de nourriture.
Ce livre est un livre politique qui n’est pas si facile à lire. C’est un roman vraiment complet qu’il faut prendre le temps de décortiquer. Je ne le conseillerai pas à tout le monde. Lisez-le car il est super intéressant ! Il m’a apporté des réflexions différentes de d’habitude. J’ai tellement de choses à en dire, trop même que ça pourrait durer des heures. Moi qui déteste la politique de nos jours, j’adore celle des dystopies. Et celle-ci… Idéale pour une dystopie. Elle est belle, parfaite, mais on sait très bien que ça cloche. Mais on y croit, merci Charles pour ça.
Les différents personnages nous apportent des points de vus complémentaires et opposés à la politique du récit. C’est une politique qu’on peut comparer à un arbre. Le tronc c’est la Loi de la Santé, simple et efficace. Mais des branches et des feuilles poussent de partout, et pas de la bonne manière pour le gouvernement. J’aime la façon dont c’est montré dans le roman. On en voit que des petites pousses par-ci par-là quand Charles croise la route d’autres personnages. C’est évident car c’est sous nos yeux. Mais on est aveuglé par les pensées de l’écrivain et son je-m’en-foutisme d’origine. Et quand tout prend son sens, qu’on observe vraiment la complexité du monde, le livre est fini…

C’est une histoire où on peut espérer avoir plus en tant que lecteur. Nous sommes nous aussi devenus des affamés avec un livre qui aurait pu faire facilement 200 pages de plus. Il y a tellement matière à donner. Il y a tellement matière à utiliser ! Le monde, la politique (j’aurais adoré en savoir plus sur la politique d’après la révolution verte, elle paraît tellement idyllique), les engagements, les personnages. Surtout les personnages. L’autrice s’est concentrée sur Charles ; si elle l’avait voulue, elle aurait pu en écrire plus sur  Milo, Vincent, Gilles, Salomé, Élias, Lebraz, et Hugues. Le fait de se concentrer uniquement sur Charles est un choix de qualité sur l’ensemble de son roman, choix très juditieux pour l’ensemble des sentiments qu’elle a voulue que le lecteur. Je l’ai adoré puis il m’a carrément énervé. Mais je l’ai suivi de A à Z dans ses choix et son chemin. Je me retiens tout de même de lui dire que c’est une belle tête à claque toujours indécise. Mais en même temps, je ferais pas mieux que lui si j’étais à sa place.

Ma plus grande réflexion sur ce roman est celle-ci : est-ce que tout ce livre n’est pas écrit pour cette fin et non pas pour l’histoire en elle-même ? Pour que les lecteurs soient comme les chroniqueurs de la radio et qu’ils soient tous divisés et en désaccords ? Pour qu’on ait tous un avis différent sur le personnage et le monde ? Y a-t-il une prise de conscience à avoir sur notre propre monde ?
Toute l’histoire pour le Final. Il est à l’imagination du lecteur, comme beaucoup de choses du livre. Mais surtout quel est ce lien caché entre le Texte avec un grand T et l’histoire ? Et qu’est-ce que j’ai envie de lire ce Texte, il doit être incroyable !

Ce roman est riche en éléments et c’est certainement un livre qui se découvre entièrement en plusieurs lectures. Malheureusement pour moi, je n’aime pas relire des livres, et dans ce cas précis ça me désole car je sens que je rate beaucoup de choses. Mais si l’autrice décide un jour de ré-écrire dans cette univers, je serais présente sur le champs !


Des qualificatifs ? Politique. Réflexion et prise de conscience.

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